1. Après Le Malaimant (2021) et Jaz (2023), vous êtes de retour avec Mes beaux Rimbaud, publié aux Éditions L’Interligne. Contrairement à vos précédentes publications, vous avez opté pour des vers en prose. Pourquoi avoir choisi cette forme d’écriture en particulier?
Invariablement, c’est la forme qui me choisit. Celle-ci est inhabituelle pour moi, mais elle s’est imposée aux petites heures du lendemain matin du premier atelier lorsque « Le cœur barbelé » s’écrivait tout seul à l’aube. Cette forme, récemment revue, s’est agréablement poursuivie au Portugal et en France lors de récents voyages. Elle fréquente maintenant mes insomnies.
2. Au fil de la lecture, nous avons accès à des parenthèses intimes issues du vécu des détenues. Il y a une lettre écrite par un enfant de six ans pour sa mère emprisonnée. Comment avez-vous trouvé un équilibre juste entre la pudeur et la vérité, ou réalité, des protagonistes?
Dans la salle d’atelier, une chaise haute m’a interpellée. Les dames reçoivent parfois leurs jeunes enfants dont certains sont encore bébés. Cette maternité difficile m’a troublée. Le dessin de ma petite-fille, alors âgée de six ans, a déclenché cette lettre fictive de l’enfant et la réponse de sa mère. Mes ateliers étaient centrés sur la création littéraire à partir d’œuvres d’art et non sur le vécu des détenues. Mes dames sont sorties de prison par le biais des mots et de l’imagination. Lisez leur travail dans de l’enfermement à l’envol (les éditions du remue-ménage et Éditions Prise de parole, 2014).
3. Il s’est écoulé plus d’une décennie depuis les ateliers littéraires que vous avez effectués en milieu carcéral et dans celui de la santé mentale. À quel moment avez-vous senti que l’écriture de cette expérience devenait nécessaire?
Un premier manuscrit, un peu brouillon, a été élaboré dès la fin des ateliers. L’expérience était peut-être encore trop fraîche pour en donner un véritable aperçu littéraire. Il a été rangé et un peu oublié. Dans l’impossibilité de l’abandonner, toutefois, je l’ai retravaillé. En 2025, L’Interligne l’a accepté.
4. Si les participants des ateliers en milieu carcéral et dans le milieu de la santé mentale lisaient votre livre, qu’aimeriez-vous qu’ils ressentent à la dernière page?
J’aimerais qu’ils sachent combien j’ai été marquée par leur souffrance et leur don de soi. Ils ont contribué à transformer ma pratique littéraire et m’ont permis de prendre conscience de certaines intenses difficultés du cheminement humain.
5. Dans votre livre, nous avons découvert avec bonheur les illustrations du Gatinois André St-Onge. Racontez brièvement les coulisses de cette collaboration artistique.
J’ai eu le plaisir de faire du théâtre avec André, car nous sommes tous deux comédiens. André a illustré la couverture de mes deux premiers romans, Parce que chanter c’est trop dur (Éditions Prise de parole, 2007) et Jeudi Novembre (Éditions Prise de parole, 2011). À mes yeux, ses aquarelles reflètent la complexité du parcours des incarcérés et des personnes atteintes de problèmes de santé mentale. Elles sont une quête parfois désordonnée et déchirante, des questions sans réponses, des appels au secours, voire des balbutiements dans le chaos.
6. Le milieu carcéral impose généralement des contraintes : silence, temps restreint, pièces closes… Est-ce que cela a eu un impact durable sur votre processus d’écriture.
Le silence m’incite à ausculter son non-dit, à écouter sa voix retenue au bord du cri. Mon espace écriture est une pièce close où les grands écrivains dans leurs cadres veillent sur moi. C’est y vivre la solitude que les mots jaloux exigent. Le temps y est suspendu. Libérés, les textes sortent alors de la prison des os et de la fièvre du sang.
7. Pouvez-vous raconter une petite anecdote en quelques mots?
Il faudra lire Mes beaux Rimbaud pour découvrir l’histoire du crayon manquant et celle du formidable, du redoutable, de l’effroyable chien!
8. Pouvez-vous partager avec nous un extrait du livre?
Le cœur barbelé
Du bout des doigts
Frôler la souffrance
Ses satins
Et ses venins
Du doux des lèvres
Boire la douleur
Son opium
Ses froides coulées
Son poison subtil
Crier avec l’oubli
Et le rejet
Derrière les murs
Infranchissables
De l’indifférence
Et l’anonymat